Aujourd'hui, un texte de Pascal Nouma, from Mexico...
Yoni Mitchel déambulait hagard dans son studio, parcouru de convulsions. Machinalement, il déboucha la bouteille de schnaps. Le monde n'existait plus.
Après avoir longuement observé l'étiquette de la liqueur, laquelle promettait un « plaisir divin », il la projeta de toutes ses forces sur un passant, en hurlant :
- Mon castor est gangrené, fils de pute!
Mais le malheureux Yoni Mitchel rata sa cible. Le schnaps fendit l'air et s'écrasa sans se briser sur le flan d'un chien errant. Le passant, victime
originellement désignée, ne put qu'observer froidement la réaction amère du canidé agressé : un couinement explicite signifiant « Putain de bon Dieu de merde ! ». Il
compatissait avec la douleur du meilleur ami de l'homme, et ne se sachant pas pris pour cible, il déclara froidement à l'attention de notre héros :
- C'est comme cela que l'on traite son meilleur ami! Bourreau ! Nique ta race!
Mais Yoni ne le voyait déjà plus. Il sentait une grande humidité envahir sa moustache. Il sanglotait, entre les hoquets qui lui arrachait les poumons
il psalmodiait :
- Pauvre petit raton, regarde comme ma moustache brille, elle brille pour toi...
Le rez-de-chaussée qu'il habitait en compagnie de son ragondin, Philippe Le Déroutant, lui apparaissait subitement inconnu. La kitchenette vibrait,
déserte, nue.
Pour les profanes, je tiens à signaler en lieu et place de Yoni que le ragondin (Myocastor coypus) est un rongeur mammifère originaire
d'Amérique du Sud, introduit en Europe au XIXe siècle
pour l'exploitation de sa fourrure. Je vous conseille vivement par ailleurs de consulter le site www.ragondin.com pour de plus amples informations sur ce latino aussi subtile qu'il est attachant. Il serait injuste de
ne pas préciser que les ragondins se sont installés en Europe de leur propre chef et á leur convenance. Leurs aïeux conquirent la liberté soit du fait d'évasions rocambolesques, soit du fait de
leur regard. Quiconque croise les yeux de cet animal ressentira un excès de sentimentalité. Plusieurs témoignages attestent que des hommes on rejoint l'état sauvage pour vivre en harmonie avec la
bête, niché dans des terriers au innombrables félicités. Il est donc tout á fait naturel que des importateurs de ragondins aient pu s'adonner á des lâchers volontaires. Mais revenons-en á nos
moutons.
Yoni Mitchel aimait á s'imaginer les grands-parents de Philippe Le Déroutant conquérant d'un œil humide le plus cruel braconnier. Yoni restait des heures
enfermé dans la salle de bain. Il se perdait dans la contemplation de Philippe Le Déroutant, s'ébattant dans la baignoire en sa compagnie, le visage ampli de compassion et luisant de respect. Il
s'efforçait de procurer un confort enviable à l'animal. A ce titre sa salle d'eau fut aménagée á la façon d'un bocage du sud Cotentin. Aimables bocages.
Je pourrais vous conter longuement les douceurs de la relation sensuelle qui liait Yoni et Philippe. Le sourire que Yoni lisait parfois sur les traits du
rongeur lorsqu'il le séchait doucement dans son drap de bain exprimait á lui seul la douce plénitude qui accompagnait leur union. Mais les circonstances viennent á bout des plus belles
rencontres. Yoni s'en était allé distrait en ce matin d'hiver glacial. La vocation de naturaliste... Il marchait l'âme légère á l'idée de remplir de paille un bon nombre d'habitants de la flore
comme de la faune. Il se voyait déjà en train de fourrer á tour de bras.
Rêveur, Yoni Mitchell omis de fermer la fenêtre du studio. Le froid s'engouffrât jusque dans le terrier de Philippe le Déroutant, imprégnât la céramique de
la baignoire d'une fraîcheur mortifère. Philippe le Déroutant s'en trouvait remis entre les mains décharnées du sort...Et c'est ainsi que Yoni trouva son ragondin, la queue prise dans
un bloc de glace. La douleur le jeta au sol. Il se rappelait avec une précision trop violente cette phrase qui l'avait terrorisé á la lecture du magazine « Passion -gondin » :
« D'origine tropicale, l'organisme du ragondin n'est pas adapté au gel comme celui du castor. Lors
d'hivers rigoureux, de nombreux ragondins ont la queue qui gèle, ce qui dégénère en gangrène mortelle. » Et la ville s'endormait doucement, insensible comme la queue de Philippe le
Déroutant.