Vous vous souvenez trés certainement de Pierpoljak, un ancien punk reconverti dans le reggae dans les années 90'. Il a rencontré notamment un certain succés populaire avec ses albums "Kingston Karma" (1999) et "J'fais ce veux " (2002). Son avant-dernier album, lancé sur la foulée du succés de "J'fais ce que je veux" a quant à lui rencontré un écho plus discret de la part de la presse et du public ("Stim Turban" - 2003). C'est pourquoi Piepoljak se devait de se reprendre pour la sortie de son nouvel album, et lancer un grand coup de massue à l'attention des médias afin de démontrer qu'il était toujours là.
Le mieux qu'il a trouvé, c'est de se raser sa barbe de clodo, et de se la jouer Poetic Lover. Dés lors, on ne manquera pas de souligner l'apparition de groupuscules "pro-barbe" opposés à ce rasage, et l'apparition de groupuscules "anti-barbe", qui se satisfait de la peau lisse de l'ancien contestataire des pratiques douteuses des forces de l'Ordre. Plus généralement se pose la question de l'intérêt de la barbe comme attribut viril de l'homme du 21e siécle ou comme signe distinctif de reconnaissance à une communauté (en l'occurence, la barbe peut constituer un signe de ralliement chez les Blancs qui font du reggae, chez les clodos ou les Péres Noël intermittents du spectacle).
Tout d'abord, il convient d'observer chez le sujet étudié la modification de l'apparence faciale et ses conséquences en termes de pré-jugés sociétaux:
1) Ci-dessous, l'individu se présente avec une barbe déjà bien fournie. Le bandeau, la chemise à fleurs et les dread-locks complétent la panoplie du rasta blanc, qui essaie de faire plus vrai que l'original. Il apparaît clairement que l'individu cherche à se démarquer de la société, en se présentant notamment comme une potentielle menace à l'ordre établi et comme une rébellion systématique aux critéres sociaux. En bref, il apparaît que les chances de ce type d'obtenir un emploi de commercial en appareil auditif pour les personnes en fin de vie sont quasi-nulles.

2) Ci-dessous, l'individu en cours de rasage et de modification d'apparence faciale. Notez le plaisir que cette pratique procure au sujet. Cela peut s'expliquer par le fait qu'une barbe, ça gratte un peu quand même, et qu'au bout de 10 ans, ça doit faire plaisir que quelqu'un daigne vous l'ôter.

3) L'individu se présente ci-dessous "sans sa barbe". Deux constatations se dégagent a priori de l'observations attentive de cette photo:
- le sujet apparaît désormais comme politiquement correct. La simplicité de son accoutrement démontre une acceptation quasi-totale du système dans lequel il vit : il ne cherche plus à se démarquer et assume son rôle en tant qu'invidu dans une sphère collective sans avoir à se protéger par une barbe et des valeurs contestataires. Il semble cependant que l'individu recherche au contraire à s'identifier à une nouvelle communauté : celle des artistes de 40 ans bien dans leur peau et qui assument leur part de féminité. La prise de vue en noir et blanc semble souligner ce trait et n'est certainement pas un choix dû au hasard. Par opposition à la première photo, l'individu semble prêt à pouvoir affronter le monde du travail (et notamment la commercialisation des systèmes de climatisation en milieu péri-urbain)
- si l'on observe de plus prés la bouche de l'individu, et notamment la proéminence des tissus buccaux et des structures environnantes (vous avez vu son menton?), on comprend mieux le choix de la barbe au cours de la décennie précédente.
En conclusion, il convient de souligner l'importance de la barbe dans la composition de tout individu qui en serait paré : cet attribut physique est sans doute celui qui caractérise le mieux un personnage, et qui implique de sa part un véritable choix de vie, voire une profession de foi. C'est ainsi que le chanteur Corbier déclamait en toute lucidité : "Sans ma barbe, quelle barbe!". On comprend aisément cet état de fait, tant il apparaît qu'un barbu est qualifié comme tel par ses contemporains avant même toute considération d'âge, de statut social ou d'orientation sexuelle : on dit plus facilement "Tu connaîs Jean-Claude? Mais si, tu sais, le barbu!" que "Tu connaîs Jean-Claude? Mais si, tu sais, le directeur commercial !". A cela s'ajoute que les barbus sont rarement directeurs commerciaux (eu égard sans doute au poids de la barbe dans la représentation sociale). En revanche, il apparaît que le qualificatif "barbu" vient parfois se conglomérer à l'orientation sexuelle pour qualifier un individu : "Tu connaîs Jean-Claude? Mais si, tu sais, le pédé qui est barbu". Là encore, il convient de constater que les homosexuels sont rarement barbus.
Pour en revenir à Corbier, vous trouverez ci-dessous quelques extraits de sa chanson "Sans ma Barbe", dont la signification des paroles reste encore à ce jour mystérieuse. Je vous en laisse juge.
Brosse à dents barbe à papa, 
Ventre à terre Barracouda,
Do à do, Ré à son île
La sardine a l'huile,
Tout le monde a des misères,
La vie a bien des mystères,
Et le cœur a ses raisons,
Moi j'ai de la barbe à mon menton.
Refrain
Sans ma barbe, quelle barbe !
Je suis comme un chien sans puces
Bonjour c'est Milan sans Rémo.
Sans ma barbe, quelle barbe !
Il y a plus de consensus ni de Cuba sans cacao.
(Droits réservés : François Corbier, AB Hits, 1988)