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Dimanche 14 octobre 2007

Il était déjà tard. Une nuit pluvieuse. Une lune pâle et verdâtre. Une lumière crue et morne. Des nuages lourds et chargés de pluie. Les chevaux galopaient dans cette nuit et leurs sabots battaient le pavé humide dans un vacarme effrayant. Les roues de la calèche sifflaient dans le vent et les petites gens du royaume se réveillaient les uns après les autres après le passage de la voiture.

 

 

 

Le duc de la Villardinière rentrait vers ses appartements en urgence. Il avait été averti par sa mère, la comtesse Yvette du Poulailler, qu’une révolution se tramait dans son domaine.

 

 

 

Un messager du roi avait été chargé de transmettre le pli au duc de la Villardinière. Celui-ci assistait à une réunion religieuse à laquelle il avait l’habitude de se rendre au moins une fois par semaine. Il s’agissait de sacrifices animaliers, des marcassins la plupart du temps, que l’on badigeonnait avec la semence du duc récoltée pendant la semaine. Le duc – dont chacun savait qu’il ne souhaitait être dérangé sous aucun prétexte pendant le spectacle – avait d’abord refusé de lire le pli apporté par le messager.

 

 

 

Devant l’insistance du messager, le duc ordonna que ce serait lui que l’on badigeonnerait ce soir-là, et demanda au maître de la cérémonie que l’on aille chercher les réserves de semences, conservées pour les grandes occasions.

 

 

 

Le messager en larmes implora la clémence du duc, qui était d’une grande bonté si l’on ne tenait pas compte de ses écarts avec les marcassins, et qui finit par la lui accorder. Le duc lui demanda de lire à voix haute le contenu du pli envoyé par sa mère Yvette.

 

 

 

« Godefroy,

 

 

 

Je ne sais pas ce que tu fais avec ces pauvres bêtes, mais tu ferais mieux de rentrer à la maison : je crois qu’il y a une révolte.

 

 

 

Je crois même que c’est une révolution. Quoiqu’il en soit,  rentre à toute allure, tu seras plus utile ici qu’à te palucher sur des sangliers.

 

 

 

Ta mère      »

 

 ***

 

C’est ainsi que l’attelage du duc de la Villardinière faisait résonner ses sabots dans les rues désertes et humide de ce bourg mal famé. Au bout de quelques temps, les chevaux épuisés et fumants arrivaient enfin devant l’imposante porte de l’entrée du domaine de la Villardinière. L’un des chevaux, sentant bien que l’heure était grave, ne put se retenir de libérer un gaz intestinal. Le bruit et l’odeur le désignait comme le seul coupable. Le cheval se sentait profondément gêné au milieu des autres chevaux, qui étaient des purs-sangs d’une longue lignée d’étalons. Le duc lui-même paraissait fortement incommodé. « Tant pis » se dit le cheval et il lâcha une grosse merde à ses pieds. Il paraît qu’aujourd’hui encore, les chevaux font tous cela en son souvenir et en mémoire du duc de la Villardinière, qui fut le premier humain à reproduire ce comportement.

 

 

 

Arrivés devant l’immense porte en bois donc, personne ne pouvait ignorer qu’il se passait quelque chose de grave derrière cette porte. Un homme criait « Mon cul, mon cul ! », d’autres lui répondaient « Ton cul, ton cul ! »

 

 

 

Le duc risqua un œil par la fenêtre de sa calèche. Le cocher s’était enfui et son valet le regardait terrifié.

 

 

 

« Qu’as-tu donc valet ? » lui demanda le duc

 

« -- C’est, sire, que les paysans se rebellent et paraissent déterminés. Je crains pour mon duc, et pour ma peau »

 

« -- Ne crains rien, valet, ces paysans sont des hommes, et les hommes aiment le duc de la Villardinière. Quant à ta peau, elle ne vaut pas plus qu’une peau de marcassin sans ma bénédiction. Tu devrais te laisser enduire…

 

« -- Sire, ce n’est pas le moment. Je crois que nous devrions fuir »

 

« -- Fuis donc, lâche, je m’en vais demander seul à ces gueux ce qu’ils veulent »

 

 

 

Le duc de la Villardinière s’approcha des hommes et demanda le silence. Des huées jaillissaient de la foule, personne n’était décidé à se taire. Le duc dut prendre sa voix la plus forte et la plus persuasive :

 

 

 

« -- Que ce passe t-il, mes braves? N’ai-je pas été bon avec vous, n’ai-je pas été généreux ? Je vous ai ouvert mon cœur, je vous ai ouvert mon âme…

 

« -- Enculé ! cria la foule en retour

 

« -- Je vous emmerde » dit le duc de la Villardinière

 

« -- Et mon cul ?! » reprit l’homme qui criait déjà ça la minute d’avant

 

« -- Ton cul, c’est du Poulet, comme tout ce qu’il y a ici, répondit le duc de la Villardinière. Vous appartenez tous au domaine aviaire de la Poulardière. Ton cul, c’est du poulet, et je vais en prendre une cuisse ! »

 

« -- Hou ! » reprit la foule.

 

 

 

Mais le duc remonta dans sa calèche, la tête haute, impassible, parfaitement insensible aux clameurs de la foule. Ce n’était pas la première révolte de gueux qu’il devait affronter. A chaque fois le calme finissait par revenir, la nuit dissipait les ardeurs de ces pauvres imbéciles.

 

 

 

Pourtant cette nuit là, le duc restait seul dans sa calèche, abandonné par son cocher et son valet. Le duc sentait bien que quelque chose lui échappait, la révolte semblait mieux organisée que les autres. Si cette révolte durait jusqu’au lendemain, elle pouvait le faire chuter.

 

 

 

Il osa un œil par la fenêtre de la calèche, en tirant le rideau de soie bleu. Il vit une bite. Le duc recula sa tête vivement. Une bite ! Un type avait baissé ses pantalons et exhibait fièrement sa bite en la collant contre la vitre de la calèche. Le type riait de toutes ses dents. Le duc était effrayé. « Putain, pas encore une bite ! » pensait-il en baissant les yeux vers le plancher de la voiture pour ne pas voir le triste spectacle. Le type insistait :

 

 

 

« -- Tu la vois ma bite ? » 

 

« -- Oui, je la vois » pensait  le duc de la Villardinière, honteux. « Je la connais bien » se dit-il piteusement.

 

 

 

Le duc se souvint d’une trappe dans le plancher de la calèche. Il pouvait sortir de la voiture et libérer ses yeux de cette douloureuse vision. Il tira le petit tapis persan qui recouvrait le plancher et aperçut la poignée. Le duc tourna cette poignée et tira sur la porte de la trappe. Il vit le sol caillouteux des terres de son domaine. Il sortit de la voiture, discrètement et s’enfuit vers un buisson. Les hommes, trop occupés à frotter leurs sexes contre la vitre, n’avaient pas fait attention à cette fuite. Les hommes restaient persuadés que le duc de la Villardinière était dans la calèche, derrière le rideau. Ils tapaient leurs sexes contre la vitre en criant « de la Villardinière ! de la Villardinière !! ». Et ils riaient aux éclats…

 

 

 

Le duc de la Villardinière, dans son buisson, s’inquiéta de la tournure que prenait cette révolte. Il n’avait jamais vu ça, ni entendu parler de tels comportements. Il préféra prendre la fuite. Il se déroba au buisson qui le cachait et partit sans un bruit dans la forêt sombre et humide. Les cris de la foule s’estompaient peu à peu. La lumière aussi. Bientôt il ne verrait plus rien.

 

 

 

Il courait dans le noir, il chutait, ses pieds se prenant aux branches basses et sa tête frappant les branches hautes. Au bout d'un moment, il s'arrêta de courir. Il était assez loin de ces types. Ici on ne le trouverait pas. Il décida d’attendre le matin caché sous une branche ou dans un buisson. Par chance, il trouva un terrier assez large pour s’y glisser. Il se faufila dans la terre humide et froide, dans le noir le plus absolu. Soudain, il sentit avec sa main quelque chose de chaud et poilu. Une portée de renards. Ils gémissaient. Le duc de la Villardinière remercia le ciel pour avoir eu autant de chance dans son malheur. Il se blottit contre les renardeaux. Leur poil était si doux. Le duc de la Villardinière était si dur...

 

 

 

Le matin finit par arriver. Aucun des renardeaux n'avait survécu. Le duc de la Vilardinière avait eu du mal à trouver le sommeil. Le terrier était froid, humide et étroit. On n'y voyait rien. A l'aube, les premiers rayons du soleil apparurent à l'entrée du terrier. Le duc de la Villardinière remonta son pantalon et ses culottes de soie et s'avança vers la sortie. Le duc de la Villardinière  était couvert de boue et de sang. Il aimait cette sensation, quoiqu'elle ne correspondait pas à son statut ni à son rang. Il décida de filer vers le château de Villard-de-Gland, à quelques heures de marche d'ici. Là bas, on pourrait l'aider. Mais il fallait être discret. Sans nul doute, les paysans battaient les chemins à sa recherche. Comment avait-il pu se laisser avoir de cette manière? Ses intendants, ses commissaires, pourquoi ne l'avaient-ils pas prévenu qu'une révolte se préparait? Et ses amis, les nobles proches de son domaine, ses vassaux? Avait-il été abandonné? Sa mère Yvette, comment savait-elle? Le duc de la Vilardinière devait se méfier de tout le monde, et hésitait finalement à se rendre à Villard-de-Gland. C'était pourtant sa seule issue et il se résolu à en prendre le chemin...

 

 

 

Le chemin en question traversait la forêt. La route pour Villard-de-Gland était longue, il fallait compter six à sept heures de marche, à un bon rythme. La route traversait des clairières, longeait des ruisseaux, serpentait dans les collines. Le duc de la Villardinière   devait éviter les villages. Il ne devait pas être vu par les paysans qui battaient la campagne à sa recherche. La pluie qui était tombée la veille rendait le chemin difficile. L’eau ruisselait le long des sentiers, et un épais brouillard empêchait quiconque de voir à plus de dix mètres. Le duc de la Villardinière se réjouit de ce brouillard : il le protégeait de la vue des paysans. Mais ce brouillard l’empêchait aussi de voir le danger arriver de loin.

 

 

 

La lumière de l’aube était crue et très blanche. Avec le brouillard épais et le reflet du ciel dans les flaques d’eau, le duc de la Villardinière se croyait dans un autre monde. Il voyait un monde feutré et nuageux. L’odeur de la pluie, des champignons et des animaux des bois le transportait et il se sentait bien. Il aimait aussi les fougères.

 

 

 

La faim le rappela cruellement à la réalité. Il marchait déjà depuis deux heures. Il n’avait croisé ni entendu personne. Il n’avait pas vu le temps passer. Son esprit était ailleurs mais son corps le rappelait sur terre. Il fallait qu’il mange. Et ensuite, il faudrait qu’il fasse caca. Il le savait. Mais quoi manger dans cette forêt ? Il décida tout de même de s’arrêter pour déféquer. Il s’accroupit au bord d’une petite corniche. A cet endroit, il balayait de son regard toute la vallée. Il pouvait même voir Villard-de-Gland, au loin, avec ses cheminées fumantes. Le brouillard s’était levé, et les rayons du soleil commençaient à chauffer doucement son visage. Au moment où l’étron toucha le sol, un petit écureuil, sans doute incommodé par l’odeur, descendit de l’arbre voisin. Le duc l’aperçut du coin de l’œil. Quel spectacle ! Des larmes de bonheur coulaient le long des joues du duc de la Villardinière 

 

 

 

 Il était encore accroupi quant il entendit derrière lui :

 

 

 

« -- Debout ! ». Le duc de la Villardinière se retourna. Il vit un homme qui se tenait le nez et qui grimaçait, visiblement gêné par l’odeur de l’étron. L’homme avait un long bâton à la main.

 

 

 

« --Debout sire. » reprit l’homme. Le duc de la Villardinière se releva doucement et remis ses pantalons. Il regarda l’homme de plus prés. C’était un curé.

 

« --Que me voulez vous, mon père ? » demanda le duc.

 

« --Les paysans approchent. » reprit le curé. « Vous ne pouvez pas rester ici à chier en contemplant le paysage. Partez »

 

«--Pourquoi m’aidez vous mon père ? Je ne sais pas si je peux vous faire confiance. Je ne vous connais pas » dit le duc.

 

« --Je suis celui qui t’a béni le jour de ta naissance, Godefroy. » répondit le curé. « Je sais ce que tu fais avec les animaux de la forêt. Et je n’ai rien à dire là-dessus. Je peux même dire que je t’approuve. Je ne peux pas te critiquer. Si tu voyais ce que je mets aux enfants de chœur !  Mais les paysans, ces gueux, ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas qu’un homme puisse autant aimer la nature. »

 

« --Mon père, je ne sais pas où fuir » dit le duc.

 

« --Il faut d’abord que tu changes de vêtements. Peu de paysans t’ont vu en chair et en os. Les gens ne te reconnaîtront pas si tu quittes tes vêtements et que tu t’habilles en gueux. Ils te prendront pour un étranger qui vient chercher du travail. Il faut que tu quittes immédiatement cette forêt, c’est l’endroit le moins sûr pour toi. Change tes habitudes, prends une voix plus rugueuse, mets tes coudes sur la table. Et surtout, laisse les animaux tranquilles pour le moment ! »

 

« --Mais où dois-je aller ? » reprit le duc. « Pourquoi m’aidez-vous comme cela ? »

 

« --C’est ta mère Yvette qui m’envoie. Elle s’inquiète pour toi. Elle m’a dit que tu serais sur la route de Villard-de-Gland. Si tu ne t’étais pas arrêté pour chier, je ne t’aurais jamais rattrapé. »

 

« --J’aime chier » dit le duc, en baissant la tête.

 

« --Peut être, mais ne va pas à Villard-de-Gland. La route est trop dangereuse. Prend ces vêtements, change-toi et va au village de l’Hervé. Ce village est à une heure de marche si tu suis ce sentier. Sois prudent. Prends aussi ce panier. Je t’ai fait des crêpes avec du Nutella. »

 

« --Merci ! Que ferai-je une fois arrivé au village de l’Hervé ? Je n’ai pas d’argent et je n’y connais personne » dit le duc.

 

« --Yvette a tout prévu » reprit le curé. «Arrivé là-bas, rends-toi au Café des Délices. Un homme t’y attend. Il t’aidera à fuir. Il s’appelle Enrico. Quand tu arrives là-bas, demande Enrico. Il viendra vers toi. Dis oui à tout ce qu’il te dit. Maintenant changes toi, et pars. Et surtout, ne t’arrêtes pas pour chier ! »

 

« --Et si je croise un rongeur ? »

 

« -- Ne t’arrêtes pas non plus. Sois prudent ! »

 

 

 

Le curé lui remit le bâton, un panier contenant des crêpes et du beurre, et des vêtements en laine d’une étoffe grossière. Le duc de la Villardinière jeta ses vêtements boueux et ensanglantés et enfila la laine. Il prit le panier et partit. Au bout de quelques mètres, il se retourna. Le curé était parti. Le duc de la Villardinière prit une crêpe et se mit en marche vers le village de l’Hervé..

 

 

 

Le village de l’Hervé se trouvait au fond d’une belle vallée. La route pour y aller était moins difficile que celle menant à Villard-de-Gland. C’était petit chemin qui descendait tranquillement dans la forêt. Le duc de la Villardinière marchait paisiblement. Au fur et à mesure qu’il s’approchait du village de l’Hervé, le paysage se faisait moins rocailleux, moins montagnard. Les collines laissaient la place à de grandes prairies. Le soleil même était plus chaud, ses rayons étaient plus clairs. Il y avait des fleurs dans les prés. Une belle odeur d’herbe fraîche rappelait le printemps. Le bruit de l’eau dans les ruisseaux réjouissait le duc de la Villardinière. Il se tenait son bâton dans une main, le panier dans l’autre. Le duc de la Villardinière dans son grand manteau de laine avait de l’allure.

 

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