(suite de la deuxième partie, et fin)
de Robert McBast, 1954
Plus tard, j’ai appelé un taxi, et on est retournés vers l’hôtel. Je commençais à avoir faim. On est allés dans un restaurant, du genre nappe blanche et serveurs en nœud papillon, tu vois ? Elle a commandé du poisson et moi de la viande rouge. On a bu du vin. On a discuté, elle m’a parlé d’elle. Elle m’a dit qu’elle souffrait d’avoir perdu son père. Il s’était flingué. Il n’avait jamais supporté le départ de sa femme.
Moi je ne savais pas quoi lui dire. Elle savait que ma femme s’était barrée. Je ne voulais pas paraître pathétique. Et puis j’ai pas de gamins, tu sais, c’est pas pareil…
A la fin du repas, on est allés à l’hôtel. J’étais fatigué, on avait peu dormi la nuit, juste deux ou trois heures. Naturellement, on s’est allongés. Je l’ai prise violement. On a dormi.
Vers dix-sept heures, on est sortis. Elle voulait passer chez elle pour se changer. C’est vrai qu’elle faisait un peu pute, habillée comme ça. Sa jupe sentait le tabac froid. Je voulais prendre un taxi, mais elle a préféré qu’on y aille à pied.
On a marché le long du quai, puis remonté la rue du cinéma, tu sais, celle du tailleur juif. Je commençais à reconnaître le quartier. On s’approchait du bar où je l’avais suivie. Je devenais un peu jaloux, je me disais qu’elle s’était offerte à moi un peu trop facilement. Ca me faisait penser à ma femme. J’étais un peu énervé.
Elle n’a pas dit un mot quand on est passés devant le bar. Plus loin, elle m’a dit qu’on approchait de chez elle. Elle m’a dit qu’une amie habitait avec elle depuis la mort de son père. Une pauvre fille qui ne savait pas où aller. Elle n’allait chez Sarah que pour dormir, ou pour baiser. Je n’ai rien dit.
Plus on marchait, plus l’endroit me paraissait familier. On approchait de chez moi, en fait. On devait habiter dans le même quartier, peut être même juste à côté. J’ai repensé à l’hôtel, dans lequel j’avais laissé des affaires pour faire croire que j’y vivais, et j’ai trouvé ça stupide.
On a continué de marcher, et j’ai reconnu mon immeuble en brique rouge. Machinalement, j’ai regardé ma fenêtre. Elle m’a dit, en me désignant l’immeuble du doigt : « Voilà, c’est là que j’habitais avec Papa, et c’est là que je vis seule, enfin, avec Anna, en ce moment. Regarde la fenêtre où pend un chandail rouge, c’est là. »
C’était la fenêtre à côté de la mienne. On était voisins. Merde ! Le type qui s’état flingué deux mois avant que j’arrive, c’était son père. Et les bruits de baise toutes les nuits, c’était… merde, c’était la fille ? Chaque fois ? Tu sais ces bruits, je t’en avais parlé… des cris, des insultes, des gémissements… On aurait dit qu’il y avait une partouze tous les soirs dans cet appartement.
On est montés. Je connaissais bien le hall d’entrée, mais je faisais semblant de découvrir. Comme d’habitude, l’ascenseur était en panne, mais j’ai appuyé sur le bouton quand même. « Il est toujours en panne », elle m’a dit.
On est arrivés sur le palier. Sa porte était en face de la mienne. Comment avais-je fait pour ne jamais la voir ? Là, je me suis dit, qu’elle, elle m’avait déjà vu. Je me suis dit que c’était pour ça qu’elle me faisait de l’œil dans le bus. Mais pourquoi a-t-elle accepté de me suivre dans un hôtel, si elle savait que j’habitais là ?
Elle a ouvert la porte. Il n’y avait personne. Tout était en ordre, propre. Elle m’a dit de m’asseoir et de me servir quelque chose en attendant qu’elle se change. J’ai pris un verre et je l’ai suivie dans sa chambre, où elle était déjà. Elle était nue, complètement. Face à moi. Elle avait de beaux seins. Elle m’a demandé de me tourner. J’ai souri, et je suis sorti de la chambre.
Dans le salon, il y avait des photos du père.
« Il était chauffeur de taxi » me dit-elle en sortant de la chambre.
Puis on s’est assis, j’ai bu mon verre, et on est ressortis. J’ai jeté un coup d’œil sur ma porte en passant.
Je voulais l’emmener au théâtre. Il était encore un peu tôt. On s’est promenés dans le quartier. Elle me montrait des choses que je connaissais, et je feignais la découverte.
La pièce était bonne. Elle a beaucoup ri. Je l’avais déjà vue. Nous sommes sortis du théâtre. Je voulais l’emmener boire un verre, mais elle m’a répondu qu’elle travaillait tôt le lendemain, et qu’elle voulait rentrer.
Elle est couturière, dans une fabrique de chemise. Jeune, elle voulait être journaliste.
Je l’ai raccompagnée chez elle, et je suis rentré à l’hôtel. Je me sentais ridicule. Le type à l’entrée ne comprenait pas pourquoi je revenais le lendemain, seul. J’ai pris mes affaires, j’ai payé la nuit, et je suis rentré discrètement chez moi. J’avais peur d’être surpris par Sarah sur le palier, je n’avais pas allumé la lumière. Elle ne m’a pas vu.
J’ai entendu des bruits de baise une heure après que je sois rentré. Il était minuit. De plus en plus forts. Chaque nuit, depuis que j’étais là, il y avait ces bruits. Je m’y étais habitué. Mais là, putain, je voulais être sûr que c’était pas elle.
Merde, j’écoutais la voix, l’oreille contre la porte, pour voir si c’était elle ou pas. Il me semblait bien que c’était elle. J’écoutais encore. Ca ne pouvait être qu’elle. Elle gémissait, on entendait le lit qui craquait.
Je connaissais cette fille depuis hier, je l’avais baisée presque sans lui avoir parlé, et je l’entendais à présent à travers ma porte, se faire sauter et gémir, crier. Putain, je ne supportais plus les cris, tu vois, mais j’essayais de me faire une raison. Je me disais que je ne la connaissais pas, qu’elle faisait ce qu’elle voulait. Mais je me posais des questions : si je la revois demain, que va-t-elle me dire ? Je repensais au « Chéri » qu’elle avait dit. J’ai trouvé ça ridicule.
Je pensais à ma femme.
J’entendais les cris derrière la porte. J’ai ouvert la mienne, et tapé fort à la sienne. Les bruits ont cessés immédiatement. J’ai retapé. Plus fort. J’ai crié « Sarah, ouvre ! ». J’ai entendu des bruits de pas dans l’appartement. J’ai crié à nouveau « Ouvre ! ». Les pas se sont rapprochés de la porte, puis j’ai entendu la voix de Sarah.
« - Qui est-ce ? »
J’ai failli ne pas répondre, et partir, humilié, ridicule. J’avais peur du visage du type qui la tronchait. Je ne voulais pas la voir dans son drap, transpirante, et ce type, dans son lit, qui demande qui je suis.
J’ai dit « C’est Henri ».
Elle m’a ouvert. Elle m’a demandé ce que je faisais là, à cette heure. Je n’ai rien répondu J’attendais qu’elle me dise quelque chose, qu’elle me dise que je ne pouvais pas entrer. Je lui aurais demandé pourquoi.
Mais j’ai entendu, dans le fond, une voix féminine, haletante : « Sarah, c’est qui ? ».
Sarah me regardait. Elle répondit « Personne ! ». Elle me redemanda ce que je faisais là, pourquoi je n’étais pas à mon hôtel. Je lui demandai si la fille était Anna. Elle me dit oui. Je lui dis que j’étais revenu de mon hôtel, pour la revoir, parce que je devais partir le lendemain, pour mon travail. Je me sentais vraiment ridicule.
Elle me dit « - Tu pars ? Attends une minute, entre. ». Les bruits avaient repris dans la chambre, on les entendait bien. Je lui demandai « Comment fais-tu pour supporter ça ? ». Elle ne répondit rien. Elle me dit « Pourquoi tu pars ? » Je lui expliquai que je devais partir mais que je reviendrai très vite. Mon excuse prenait forme. Elle vint contre moi, je la pris dans mes bras.
Elle me dit « Tu es vraiment obligé de partir ? Reste un peu ». Je répondis que ce n’était pas possible, mais que je m’arrangerai pour revenir le plus tôt que je pouvais. Nous sommes restés un peu comme ça. Les bruits avaient cessés. Elle me dit qu’Anna payait une part du loyer, qu’elle ne pouvait rien lui dire au sujet de ses mecs.
Au bout d’un moment, je me suis levé, et je suis parti. Je ne savais pas où aller. Je pensais faire un tour et remonter discrètement dans ma chambre. C’est ce que j’ai fait.
Le lendemain, je regardai à travers le judas dés que j’entendais un bruit. Je voulais la voir partir travailler. Je voulais aussi voir Anna, savoir à quoi elle ressemblait. Sarah est sortie en premier. Elle était pressée, habillée simplement, les cheveux noués. Je ne l’ai pas vue longtemps. Vers onze heures, les bruits ont recommencé. Le type tenait la forme. Puis Anna est sortie. Une blonde, assez jolie. Le type était du genre loubard, il devait être docker sur le port à côté.
Vers midi, je suis sorti chercher un truc à manger. J’essayai d’être discret car je ne savais pas où elle travaillait. Elle aurait pu me surprendre. Je suis remonté et j’ai attendu chez moi en lisant un truc et en fumant. Puis je suis redescendu et je l’ai vue remonter. J’ai encore attendue une heure, et je suis monté taper à sa porte.
Elle m’a ouvert, on a fait l’amour et je suis resté là. Je me suis rhabillé et Anna est rentrée peu après. Elle a eu l'air surprise de me voir. Elle a dit qu’elle me reconnaissait, que j’habitais chambre sur le palier. Sarah la regardait, elle disait « Qu’est ce que tu dis, Anna ? »
J’ai fini par lui dire que j’habitais bien la chambre en face depuis un mois. Sarah s’est assise, elle avait l’air de ne rien comprendre. Elle était en sous-vêtements, les cheveux défaits. Anna n’avait pas enlevé son manteau. On entendit la serrure se tourner. Le gaillard d’hier entrait. Sarah ne fit pas mine de se cacher. Le type semblait avoir l’habitude de la voir à moitié à poil.
Il se présenta :
« - Tom ! »
« - Henri, votre voisin » répondis-je
« - J’espère qu’on vous dérange pas trop avec mes copines ? dit-il. On fait un peu de bruit n’est-ce pas ! En fait, ce sont surtout elles qui font du bruit. Elles sont très expressives, vous voyez… »
Je regardai Sarah, elle me regardait aussi. Je regardai ses seins dans son soutien-gorge noir. Elle baissait les yeux.
« - On fera un peu moins de bruit pour le monsieur, hein les filles ? » dit Tom
Anna me sourit. Je regardai à nouveau Sarah. Elle se leva.
« - Tu pourrais t’habiller Sarah, dit Tom, c’est pas une tenue pour recevoir le monsieur ». Et ce connard me regarda en faisant un clin d’œil.
Sarah me prit par le bras. On sortit de la pièce.
« -Tu vas où, chérie ? » lui demanda Tom.
Elle ne répondit pas. Elle me regarda :
« - Tu habites là ? me dit-elle »
« - Tu te fais baiser par ce type ? Et tu la baises, elle aussi ? » répondis-je
« - Je peux t’expliquer ! »
« - Je t’entends tous les soirs depuis un mois. Hier même ! »
« - Hier je suis rentrée, et j’ai dormi. Je ne veux plus coucher avec ce type. Je veux rester avec toi maintenant. J’étais paumée, mon père s’est suicidé il y a trois mois. J’étais seule. Anna est venue, et Tom aussi. »
Je n’ai rien répondu. Je suis descendu. Elle m’a appelé dans les escaliers. Je ne me suis pas retourné.
Arrivé en bas, j’ai pensé à mes cartons dans la chambre. J'ai pensé à Sarah. Je me suis dit « T’es vraiment un blaireau »
Et je suis remonté.
T'aurais fait quoi exactement, à ma place?
