Hommage

Publié le par heriflant

 

Connaissez-vous cet homme? A priori non... Il a une moustache, mais ce n'est pas le seul à avoir une moustache, n'est-ce-pas? Il a des oreilles et des yeux, mais cela ne suffit pas à le distinguer des autres.

Ce qui distingue cet homme des autres, c'est que c'est un grand homme. Pas par la taille, ni par les dimensions de ses parties, mais par son talent.

Un homme de talent : Alphonse Allais (1854-1905). Un hommage lui est rendu dans ces pages. J'ai pris la liberté d'adapter une de ses nouvelles au goût du jour. Ne connaissant pas personnellement le personnage pour d'évidentes raisons de chronologie, je pourrais craindre que celui-ci ne fut fâché au point de se retourner dans sa tombe, comme le veut l'expression consacrée.

Cependant, au regard de ses écrits et de son caractère, je pense plutôt qu'il aurait été trés content de voir son oeuvre remasterisée. On peut même dire qu'il s'agit d'un remix. Donc voici un remix d'Alphonse Allais :

 

L'histoire des bites en pain  ( A.Allais/ heriflant)

Une cruelle désillusion m’attendait à Andouilly.

Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, où j’avais passé les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, dès que j’arrivai, l’effet de la triste bourgade dont parle
le poète Capus.

On aurait dit qu’un immense linceul d’affliction enveloppait tous les êtres et toutes les choses.

Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-là, dans mon humeur, ne me prédisposait à voir le monde si morne.

-- Bah! me dis-je, c’est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau et qui va passer.

J’entrai au Café du Marché, qui était, dans le temps, mon café de prédilection. Pas un seul des anciens habitués ne s’y trouvait, bien qu’il ne fût pas loin de midi.

Le garçon n’était plus l’ancien garçon. Quant au patron, c’était un nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste.

J’interrogeai:

-- Ce n’est donc plus M. Fourquemin qui est ici?

-- Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est à l’asile du Bon Sauveur, et Mme  Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie à Dozulé, qui est le pays de ses parents.

-- M. Fourquemin est fou?

-- Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu’on a été obligé de l’enfermer.

-- Quelle manie a-t-il?

-- Oh! une bien drôle de manie, monsieur. Imaginez-vous qu’il ne peut pas voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner des petites bites.

-- Qu’est-ce que vous me racontez-là?

-- La pure vérité, monsieur, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cette étrange maladie a sévi dans le pays comme une épidémie. Rien qu’à l’asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d’Andouilly qui passent la journée à confectionner des petites bites avec de la mie de pain, et des petites bites si petites, monsieur, qu’il faut une loupe pour les apercevoir. Il y a un nom pour désigner cette maladie-là. On l’appelle… on l’appelle… Comment diable le médecin de Paris a-t-il dit, monsieur Romain?

M. Romain, qui dégustait son apéritif à une table voisine de la mienne, répondit avec une obligeance mêlée de pose:

-- La phallocomanie, monsieur; du mot grec phallus,  qui veut dire bite.

-- Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des détails, vous n’avez qu’à vous adresser à l’Hôtel de France . C’est là que le mal a commencé.

Précisément l’Hôtel de France est mon hôtel, et je me proposais d’y déjeuner.

Quand j’arrivai à la table d’hôte, tout le monde était installé, et, parmi les convives, pas une tête de connaissance.

L’employé des ponts et chaussées, le postier, le commis de la régie, le représentant de la Nationale, tous ces braves garçons avec qui j’avais si souvent trinqué, tous disparus, dispersés,
dans des cabanons peut-être, eux aussi?

Mon coeur se serra comme dans un étau.

Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole.

-- Eh ben, quoi donc? fis-je.

-- Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, à commencer par moi!

Et comme j’insistais, il me dit tout bas:

-- Je vous raconterai ça après déjeuner, car cette histoire-là pourrait influencer les nouveaux pensionnaires.

Après déjeuner, voici ce que j’appris:

La table d’hôte de l’Hôtel de France est fréquentée par des célibataires qui appartiennent, pour la
plupart, à des administrations de l’État, à des compagnies d’assurances, par des voyageurs de commerce, etc., etc. En général, ce sont des jeunes gens bien élevés, mais qui s’ennuient un peu à Andouilly, joli pays, mais monotone à la longue.

L’arrivée d’un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou autre, est donc considérée comme une bonne fortune: c’est un peu d’air du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant étang de l’ennui quotidien.

On cause, on s’attarde au dessert, on se montre des tours, des équilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se raconte l’histoire du Marseillais:

« Et celle-là, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais… »

Bref, ces quelques distractions abrègent un peu le temps, et tout étranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli.

Or, un jour, arriva à l’hôtel un jeune homme d’une trentaine d’années dont l’industrie consiste à louer dans les villes un magasin vacant et à y débiter de l’horlogerie à des prix fabuleux de bon marché.

Pour vous donner une idée de ses prix, il donne une montre en argent pour presque rien. Les pendules ne coûtent pas beaucoup plus cher.

Ce jeune homme, de nationalité suisse, s’appelait Jérôme Sonnet. Comme tous les Suisses, Sonnet, à la patience de la marmotte, joignait l’adresse du ouistiti.

Ce jeune homme était posé comme un lapin et doux comme une épaule de mouton.

Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, à cette époque-là, que cet Helvète aurait déchaîné sur Andouilly le torrent impitoyable de la phallocomanie?

Tous les soirs, après dîner, Sonnet avait l’habitude, en prenant son café, de modeler des petites bites avec de la mie de pain.

Ces petites bites, il faut bien l’avouer, étaient des merveilles de bites; petit gland tout fier, prépuce parfaitement retroussé,bourses orgueilleuses.

Le méat, il le figurait en appliquant à sa place une pointe d’allumette brûlée. Ça lui faisait un petit trou de bite tout noir.

Naturellement, tout le monde se mit à confectionner des bites. On se piqua au jeu, et quelques pensionnaires arrivèrent à être d’une jolie force en cet art. L’un de ces messieurs, un nommé Villardine, commis aux contributions informatiques, réussissait particulièrement ce genre d’exercice.

Un soir qu’il ne restait presque plus de mie de pain sur la table, Villardine fit une petite bite dont la longueur totale, des bourses au bout de la queue, ne dépassait pas un centimètre.

Tout le monde admira sans réserve. Seul Sonnet haussa respectueusement les épaules en disant:

-- Avec la même quantité de mie de pain je me charge d’en faire deux, des bites.

Et, pétrissant la bite de Villardine, il en fit deux.

Villardine, un peu vexé, prit les deux bites et en confectionna trois, tout de suite.

Pendant ce temps, les pensionnaires s’appliquaient, imperturbablement graves, à modeler des bites minuscules.

Il se faisait tard; on se quitta.

Le lendemain, en arrivant au déjeuner, chacun des pensionnaires, sans s’être donné le mot, tira de sa poche une petite boîte contenant des petites bites infiniment plus minuscules que ceux de la veille.

Ils avaient tous passé leur matinée à cet exercice, dans leurs bureaux respectifs.

Sonnet promit d’apporter, le soir même, une bite qui serait le dernier mot de la bite microscopique.

Il l’apporta, mais Villardine aussi en apporta une, et celle de Villardine était encore plus petite que celle de Sonnet, et mieux conformée.

Ce succès encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation désormais fut de pétrir des petites bites, à n’importe quelle heure de la journée, à table, au café, et surtout au bureau. Les services publics en souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au gouvernement ou firent passer des notes dans Libération et le Figaro.

Des changements, des disgrâces, des révocations émaillèrent L’Officiel.

Peine perdue! La phallocomanie ne lâche pas si aisément sa proie.

Le pis de la situation, c’est que le mal s’était répandu en ville. De jeunes commis de boutiques, des négociants, M. Fourquemin lui- même, le patron du Café du Marché, furent atteints par l’épidémie.


Tout Andouilly pétrissait des bites dont le poids moyen était arrivé à ne pas dépasser un milligramme.

Le commerce chôma, périclita l’industrie, stagna l’administration!

Sans l’énergie du préfet, c’en était fait d’Andouilly.

Mais le préfet, qui se trouvait alors être M. Rivaud, actuellement préfet du Rhône, prit des mesures frisant la sauvagerie.

Andouilly est sauvé, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette petite cité, jadis si florissante, retrouve sa situation prospère et sa riante quiétude?

 

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