Oldies, but goodies
Oldies but Goodies est une boutique de vieilles galettes, tenue par un honorable septuagénaire passionné de Jazz et de Soul.
Celle-ci est située : 7-9 rue des filles du Calvaire, 75003 Paris, Tél. : 01.48.87.14.37, Métro : Filles du Calvaire
Evidemment, il est trés fortement probable que la grande majorité d'entre vous n'y aille pas... En effet, soit vous n'habitez pas Paris, soit vous ne goûtez que trés peu de la musique Jazz et Soul, soit vous n'avez pas de platine vinyle, soit vous trouvez aberrant de payer pour avoir de la musique...
Or, j'ai le choix entre:
- Ecrire un article pour recommander fortement cet établissement, en vous disant que vous y trouverez prés de 10 tonnes de vinyles (cette statistique hallucinante a été déterminée lors du déménagement de la boutique dans ses actuels locaux), soit environ 50 000 vinyls de jazz, soul et autres raretés, collectés en 25 ans par le maître des lieux. Tout en sachant que 96% des gens ici se foutent royalement d'un tel article.
- Me dire que c'est comme pour les restos, il est agréable de lire une bonne critique, même si la plupart du temps, on y fout pas les pieds... En effet, il peut être amusant de lire la critique d'un restaurant spécialisé dans les tripes, même si les tripes, ça fout la gerbe à tous ceux qui sont nés aprés avril 1969.
C'est ainsi que j' ai décidé de vous décrire l'ambiance de cette boutique et le caractère sympathique de son propriétaire, Roger Veinante.
Là bas en effet, acheter un vinyle, c'est plus sympa que de le télécharger sur e-mule...
Pourquoi?
La boutique en elle-même vaut le déplacement... Dix tonnes de vinyls, qui remplissent l'échoppe jusqu'à la gorge, de manière à ce que toute circulation devienne périlleuse (il faut monter sur des caisses, sauter par dessus des cartons), des vieux bacs en bois, sortis directement des boutiques des années '70, des pochettes inimitables, tout ça devrait suffire à convaincre le plus tristounet des amateurs de bon son... La première question qu'on se pose en entrant est : comment diable ce brave monsieur sait où trouver un vinyle dans cet amalgame de plastique pressé?
La réponse est :
"- Bonjour monsieur, auriez vous un disque d'Allen Toussaint?"
"- Ah ah !! Allen Toussaint!! Ah ah!! Bougez pas!"
Et là le septuagénaire, se dresse sur ses pattes arrières, escalade dangereusement un mur de vinyles, sans corde ni tapis de sol, et déniche, on ne sait trop comment, un vinyle dudit Allen Toussaint.
"- C'est trés rare, ça! Mais c'est la base de tout!! " dit-il en sortant le disque et en le mettant sur la platine. Le son résonne dans la boutique. Ca tape grave. Le monsieur, qui sent un peu le ricard, fait signe qu'il apprécie...
"- Une bouteille de whisky, et Allen Toussaint, moi je finis par terre dans l'aprés midi!" dit-il, en claquant des doigts et en battant le rythme avec la tête...
"- Vous auriez du Willie Mitchell?"
"- Willie Mitchell?? Ahaha, c'est la base de tout!!"
Rebelote, le vieux monsieur escalade une paroi de vinyles, se balance dans le vide en tenant une étagère par une seule une main, attrape le sésame en se marrant et revient sur le plancher des vaches en montrant la pochette.
"- Sans Mitchell, Syl Jonhson et Al Green ne valent rien!! Ecouter de la voix, de la voix, mais l'orchestre, bordel, qui l'écoute? Ecoute ça!"
Et la platine tourne...
Difficile de ne pas être convaincu par Roger, habillé comme n'importe quel pensionnaire de maison de retraite, mais qui fait tourner de bien bonnes galettes sur sa platine.
D'ailleurs, les recommandations dudit Roger valent à elles seules le déplacement... Sur 50 000 vinyles, il vous dit lequel il vous faut.
"-Celui qui dit que je vous ai vendu de la merde, il peut venir ici, je lui mettrai mon poing dans la gueule. Moi, je vends pas de la merde!" et joignant les gestes à la parole, dispose le vinyle recommandé sur la platine. Bing, bing, ok...ça tourne... Une sorte de disco chelou des années 1970, incroyablement psychédélique, terriblement en décalage avec celui qui vous la propose...
Ca swingue dans le bourlingue. On imagine bien ce qu'a dû être la vie du monsieur dans les '70. Prononcer l'expression "Star Academy" en ces lieux relève du suicide. Mais moins que de dire qu'Otis Redding est un ringard. Je suis presque sûr que Roger a une 22 long rifle sous le pupitre au cas où l'occasion se présenterait.
Il y a un tel décalage entre la gueule des types sur les pochettes, et la gueule de Roger, qu'on se croirait dans un film.
"- Putain ! Ecoute cette basse, merde!" dit-il en sortant ce type de disque :


Dehors, sur la vitrine, des affiches Laforêt et Century 21 indiquent que le bail est à vendre... On se doute bien que type d'activité ne remplit pas généreusement le panier de ce sympatique retraité, qui continue à venir écouler son extraordinaire stock dans une ambiance complétement anachronique.
Au bout d'une heure et demi d'écoute de musique, on met les voiles, en mettant dans nos sacs trois perles soigneusement sélectionnées par le maître...
Si nous ne sommes pas satisfaits de ces disques, alors nous sommes des connards, dixit le commercant.
Lequel nous propose de revenir la prochaine fois avec une bonne bouteille de whisky...
"- Sinon du crémant! Ca peut être bon le crémant! Mais si vous amenez du whisky, je vous fais la totale, vous vous en souviendrez, bon sang de bois!"
On reviendra Roger, et on est sûrs qu'on s'en souviendra...nom d'un chien!